Frederik Froument le pouvoir du peuple

On pourrait s’étonner de la popularité actuelle de la formule «démocratie participative». Non pas qu’elle soit l’expression d’une modernité politique récente, mais au contraire en raison de son caractère universel quelque peu oublié au cours des dernières décennies. En effet, il semble que les deux termes se soient progressivement éloignés l’un de l’autre, comme un couple en instance de divorce, et que leurs retrouvailles tiennent à présent du miracle. Pourtant, comment imaginer sérieusement qu’une démocratie, toute balisée d’échéances électorales et de sondages divers, puisse s’affranchir d’une participation quotidienne des membres qui la composent?

Pour revenir à l’étymologie, la définition même de la démocratie (du grec dêmos, peuple, et kratos, pouvoir), devrait avoir depuis longtemps aboutie à une interprétation moderne de l’exercice du pouvoir en adéquation avec nos sociétés contemporaines. Il semble pourtant qu’une dérive progressive de notre vision commune de la politique (du grec politikè, science des affaires de la cité), nous ait conduit à délaisser trop longtemps le champ de la citoyenneté au profit de nos seuls intérêts individuels immédiats, et que notre participation à son bon déroulement se soit affaiblie dangereusement. Nous avons lentement et passivement délégué à une toute petite élite professionnalisée le pouvoir décisionnel qui nous revient légitimement.

En se réappropriant progressivement l’espace politique et physique, en se choisissant des représentants plutôt que des chefs, les citoyens font plus que réclamer que leur voix soient entendues par la caste supérieure. Ils affirment la position centrale qu’ils occupent dans l’organigramme du pouvoir. Sans eux, rien de possible, ils ne composent plus un simple corps électoral, mais redeviennent les acteurs privilégiés du bon fonctionnement de l’ensemble de la communauté.

Nos villes sont des structures organiques complexes, régies par de nombreuses lois et règles communes, mais aussi par une multiplicité d’expériences singulières, à l’échelle d’un trottoir, d’une rue, d’un quartier. Ces appréhensions minoritaires échappent bien souvent aux pouvoirs centralisés et sont difficilement quantifiables. Ce sont néanmoins elles, délestées de toute obsession de rentabilité, qui composent l’âme de nos citées et dessinent l’identité de nos quartiers. On aurait tort dès lors de sous-estimer l’apport des actions citoyennes ponctuelles, car c’est ici que se joue une grande partie de l’avenir de nos villes. Les urbanistes, qui ont longtemps considérés le territoire urbain comme un théâtre à aménager en faisant parfois abstraction des acteurs qui l’animent, ne s’y trompent plus et accordent de plus en plus d’importance à ces micro événements participatifs qui façonnent de nouveau nos villes.

A l’heure de la prise de conscience collective des problèmes environnementaux, conséquence d’un développement irresponsable basé sur la productivité et le consumérisme, il serait absurde de se passer de cette expertise citoyenne si riche et diversifiée, la plus apte à émettre des propositions pertinentes quant aux futurs directions à suivre. L’expérience menée dans le Champ des Possibles depuis quelques années est à ce titre révélatrice et emblématique des innovations que peut apporter un processus participatif. En passant de l’étape de la consultation à celle de la conception, les citoyens prouvent qu’ils sont non seulement capables de concevoir un projet novateur pour l’aménagement de l’espace public, mais se revendiquent aussi comme les principaux acteurs politiques de leur quartier. En donnant une forme concrète à des aspirations que certains qualifieraient d’utopiques, ils proposent d’inverser la pyramide décisionnelle, et renouent avec une certaine logique: la sève remonte toujours des racines vers la cime.

Frederik Froument

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