Au carrefour de logiques multiples et souvent contradictoires, bouleversée par les mutations accélérées affectant les sociétés contemporaines, la matière urbaine évolue selon des patrons de plus en plus difficiles à saisir. C’est dans ce contexte déstabilisant que l’on observe, depuis au moins une quinzaine d’années, une recrudescence d’intérêt pour la problématique du terrain vague. L’urbanisation postindustrielle crée en effet de plus en plus d’espaces aux statuts troubles qui suscitent de nombreux questionnements.
Deux visions opposées polarisent généralement le débat concernant ces espaces. La première consiste à s’insurger contre le désordre qu’ils représentent dans la ville; la seconde souligne au contraire leur intérêt potentiel comme espaces de liberté au sein d’un environnement urbain de plus en plus normalisé et policé.
Selon le premier point de vue, les zones vacantes et indéterminées qui ponctuent le paysage urbain incarnent dégradation socio-économique et laisser-aller inadmissibles. À défaut de vouloir ou de pouvoir en maîtriser les causes, on se limite souvent ici à en faire une question d’image. Le terrain vague perturbe l’image de ville prospère que l’on désire projeter. Trouant l’idéal de plénitude et d’ordre auquel on associe généralement la prospérité urbaine, il constitue en cela un problème. En attendant les développements futurs qui le résorberont, on essaie de l’oublier, on l’abandonne à l’exploitation lucrative des aires de stationnement ou on tente de l’apprêter de façon plus ou moins esthétique pour en atténuer les possibilités d’usages.
Selon le second point de vue, le terrain vague incarne un contrepoids à l’emprise de l’ordre et de la consommation qui domine la ville. Espace offert aux appropriations créatives spontanées et aux pratiques informelles qui trouvent difficilement leur place dans des espaces publics de plus en plus assujettis à la logique du commerce, le terrain vague est ici le lieu propice à l’émergence d’une certaine résistance, un espace potentiellement ouvert à des modalités alternatives de vivre la ville.
Ces deux positions antagonistes ici brièvement schématisées sont limitées chacune à leur manière par un certain idéalisme. S’il est vrai que le terrain vague témoigne souvent d’une certaine stagnation économique, s’il est aussi souvent relié à l’incurie des investisseurs et au laxisme des autorités municipales, le confiner au registre de la dégradation urbaine sous prétexte qu’il ne correspond pas au modèle de la ville fonctionnelle nous semble réducteur. Faire par ailleurs du terrain vague un territoire d’émancipation a priori, c’est risquer de se complaire dans une vision romantique quelque peu déconnectée du réel. Le terrain vague est indissociable des forces qui l’ont produit, celles-ci sont dans la plupart des cas reliées à des calculs purement spéculatifs qui n’ont rien de bien civique ; les formes de marginalité qu’il est susceptible d’accueillir ne sont quant à elles bien évidemment pas qu’émancipées, créatives et ouvertes.
Comment dépasser cette dialectique stérile qui semble contraindre l’enjeu soulevé par la question du terrain vague à une lutte à finir entre ordre et désordre ? Poser l’hypothèse du « terrain vague comme matériau », c’est tenter d’aborder cette problématique par un autre biais. C’est mettre entre parenthèses les connotations généralement conférées au terrain vague, qu’elles soient avilissantes ou émancipatrices, pour tenter de saisir ses dimensions conceptuelles et expériencielles comme autant de substrats susceptibles d’alimenter le regard et l’intervention.
Ainsi, passer de l’observation factuelle du terrain vacant au concept plus abstrait d’interstice ouvre la perspective à un ensemble de notions propres à stimuler la réflexion, qu’elle soit liée directement ou non au terrain vacant. Le propre de l’interstitiel est étymologiquement de « se trouver entre » les choses. Se référant à la notion d’intervalle, il renvoie de même à un « espace de temps ». Ce sont ainsi non seulement des notions comme celles d’ouverture, de porosité, de brèche ou de relation qui se rattachent à l’interstitiel, mais aussi celles de processus, de transformation et de situation.
On peut aussi de façon plus spécifique aborder la condition interstitielle du terrain vague comme résurgence urbaine du sauvage. Au confluent de la brutalité moderne (infrastructures industrielles, emprises routières et autoroutières, tabula rasa immobilière, etc.), de la colonisation rudérale (flore et faune) et de l’urbanité (appropriations collectives, pratiques conviviales et vernaculaires, etc.), la sauvagerie urbaine nous confronte à des environnements bruts incarnant les contradictions troublantes que nos sociétés tendraient ailleurs à réprimer ou à masquer. Restes témoignant, dans bien des cas, de la violence et de l’irresponsabilité d’un monde voué au productivisme à tout crin, mais aussi formes de vie coriaces et aventureuses qui émergent renforcées de ces environnements hostiles.
La ville « trouée » peut devenir le laboratoire d’une intensification de l’expérience offrant de nouvelles opportunités à l’urbanité, si on ne persiste pas à vouloir la normaliser à tout prix. Le propos n’est pas ici de vouloir privilégier systématiquement le temporaire ou le sauvage au détriment du permanent et du planifié, mais bien de viser un amalgame actif de composantes hétérogènes qui élargissent l’étendue des modalités d’expérience. Cette optique semble encore sous-exploitée en aménagement où on a encore trop souvent tendance à créer des décors se suffisant à eux-mêmes, réprimant ou oubliant le rôle crucial des corps, la pluralité des registres matériels, la richesse de l’imprévu. Ce qui à l’inverse nous paraît important dans l’intervention urbaine, c’est sa capacité de partir de l’existant pour induire de nouvelles connexions au réel, de nouvelles manières de vivre et d’imaginer la ville. La problématique du terrain vague interpelle, bien au-delà de la question de son réaménagement, les manières d’aborder l’intervention urbaine aujourd’hui. À l’heure où l’instantanéité du maillage électronique bouleverse sans cesse notre perception du monde, prendre le « terrain vague comme matériau » c’est travailler à construire avec l’indéterminé pour induire des dynamiques hybrides au diapason des enjeux de notre temps.
Ce texte a été publié en 2002 dans la présentation de l’exposition-événement House Boat / Occupations symbiotiques, Gatineau, Axeneo7, p. 6-7. Une version antérieure de ce texte était parue dans Le bulletin de l’Association des architectes paysagistes du Québec (Paysages), Montréal, juin 2001, p.16-18.
