Roger Latour paysage habité

Qu’est-ce un terrain vague? De quel point de vue le regardez-vous? Êtes-vous un promeneur et appréciez-vous un espace peu fréquenté? Êtes-vous urbaniste, artiste, historien, spéculateur foncier? Et si vous êtes naturaliste.

Un terrain vague peut être un rien, un vide, une dent creuse dans le tissu urbain, un champ d’exercice pour votre chien ou un endroit maudit, dangereux à traverser.

Vous pouvez aussi le nommer “paysage”, c’est alors une vue idéalisée et statique, une “propriété”, un territoire: ce sont là tous des espaces représentés, humains. 

On conçoit le terrain vague comme un simple échantillon de topographie, une terre pelée de son velours: le monde végétal. Nous oublions qu’un terrain vague est un espace où se déroulent des processus naturels. La grille orthogonale de nos villes et de nos représentations, en autant de fins tableaux, ne suffisent plus. Si un terrain vague est un paysage, c’est alors un paysage habité par la biodiversité urbaine.

Un paysage est une image intemporelle et désincarnée, découlant d’un regard sélectif, culturel, qui s’ignore souvent. Un paysage habité, lui, est soumis au temps, au vent, au chaos et aux processus de la biodiversité. Ces derniers prolongent l’espace d’un terrain vague en lui donnant sa pleine mesure. Nous concevons le paysage avec les seules dimensions qui nous conviennent: comme un tableau. Le paysage devient ainsi une vue empêchant de voir, une mise hors cadre de la biodiversité.

L’arrivée du mot “biodiversité” n’est pas qu’une simple ré-itération du mot “nature”. La définition même de biodiversité inclut les habitats et leur continuité par les processus écologiques. Le paysage, lui, est demeuré un concept statique de représentation comme autant de “peintures”, fussent-elles vivantes, vertes. Le paysage habité est le lieu de déroulement dans le temps des processus biologiques. Il est immense…

Un terrain vague établi par une démolition récente est un proto-paysage mais il est de fait déjà un paysage habité. Le vent le traverse. Un terrain vague est un champ d’exercice de la biodiversité qui y déverse son trop-plein et s’occupe rapidement de cette opportunité. Le monde des plantes agit tout de suite et investi. Nous serons témoins d’un “verdissement” spontané.

Toutefois tout un monde moins “vert”, moins visible, est aussi déjà là: les insectes, les bactéries, les fongus.

La biodiversité fait constamment pression sur le milieu urbain. Elle est potentielle. Mais elle demeure inconnue par ses processus lents, discrets ou moins intéressants. En milieu urbain, les espèces animales et végétales suivent des chemins qui nous sont invisibles, circulant et rôdant durant notre manque d’attention.

Nos représentations, constructions, installations et aménagements agissent comme des obturateurs de la réalité biologique. Ces temps d’obturation sont variables… et toujours temporaires. Ce ne sont en fait que des intervalles entre deux épisodes de la biodiversité. Des millions d’années d’évolution adaptive ont prévu la soudaine ouverture d’un espace et sa disponibilité.

Toute inattention, même momentanée, de notre part et c’est une fenêtre ouverte aux processus écologiques de colonisation auto-complexifiante. La biodiversité est pré-adaptée à nos “originalités”, elles lui sont totalement prévisibles… C’est que, voyez-vous, nous ne sommes que les derniers arrivés, les petits nouveaux. La nature en a vu bien d’autres.

Notre modèle d’espace vert est encore trop souvent une plantation d’arbres au tronc nu, bien droit, sur une surface partagée fonctionnellement entre une pelouse propre et une minéralisation savamment disposée, accompagnée de quelques “mobiliers”.

Avec art nous faisons du vide biologique et nous appelons cela espace vert.

Timidement, bien sûr, nous diversifions un peu les plantations. Mais en terme de biodiversité le premier terrain vague venu offre plus que nos meilleurs architectes-paysagistes.

Dites-moi: est-ce le terrain vague qui est un trou dans le territoire urbain ou l’urbain qui est une tache dans le territoire de la biodiversité?

Un terrain vague est une faille dans nos catégories empressées. C’est qu’il n’appartient pas complètement à notre monde. C’est un memento vita à notre attention, un révélateur du potentiel de la biodiversité. Dans un terrain vague nous sommes ni dans un Jardin d’Eden ni dans un parc aux dimensions parfaitement maîtrisées. En tant que paysage habité, il est l’antithèse de l’idée de création. Nos divins pouvoirs créateurs sont niés. Nous sommes dans un espace vert spontané.

Vers une Réserve de Biodiversité Urbaine (RéBU)

Comment faire place à la biodiversité? Commençons par constater le travail ébauché et rendons un paysage habité encore plus habitable. En un geste de reconnaissance de la résilience de la biodiversité et un geste de réconciliation: l’écologie des rapports humains-biodiversité est en révision. Nous avons une excellente opportunité d’affaire ici-même.

Les friches post-industrielles sont les jachères de la biodiversité urbaine.

Une friche est un espace vert en médiation: entre un abandon ou la cessation d’une activité et un devenir imprécis. Les vestiges de l’utilisation humaine passée deviennent en fait les matériaux de la biodiversité. 

Un terrain vague laissé à lui-même assez longtemps s’enrichit exponentiellement: de nouvelles espèces de plantes amenant de nouvelles espèces d’insectes amenant de nouvelles espèces d’oiseaux. C’est que la friche est devenu une jachère. Appuyons cette réalité biologique et assurons-nous d’y mettre un maximum de ressources. 

Faisons des buttes, creusons un étang et mettons des arbustes fruitiers. Préparons la table pour les invités qui ne vont pas tarder. Précisons nos intentions de dialogue et de rencontre avec la biodiversité. 

Une RéBU est un aménagement en co-production pour une rencontre entre nous et la biodiversité en mouvement.

Le Champ des Possibles porte son nombril qui lui a donné naissance: le Jardin Roerich d’Emily. Il est maintenant un espace de réflexion et d’essai. Le Champ des Possibles est le produit de deux mondes qui se rencontrent en un seul lieu, un paysage habité et partagé.

Roger Latour

Naturaliste de naissance, photographe, artiste visuel et auteur. Amateur d’orchidées et de voyages, je m’occupe maintenant de pissenlits et d’exploration du "proche". L’herbe de chez soi est toujours plus verte qu’ailleurs! Je veux transformer les terrains vagues en réserves de biodiversité urbaine (RéBU) et faire des voies ferrées des biocorridors. Je souhaite déplacer la culpabilité environnementale des humains par des actions imparfaites mais utiles! Ne rien faire est un crime contre la biodiversité! Pensons différemment!

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