machines vivantes

Toute considération mystique de la vie ou de la création mise à part, les plantes sont un miracle. Un miracle technologique, car ce qu’une simple pousse verte accomplit avec un peu d’eau, d’air, de lumière et de sels minéraux, la technologie humaine ne peut le reproduire qu’au prix de ressources matérielles et énergétiques absolument pharamineuses en comparaison. Trop gourmandes, nos usines polluent les sols, l’air, l’eau et finalement le paysage, alors que le processus photosynthétique fait et défait facilement les molécules sans le moindre bruit, la moindre émanation toxique ou le moindre dégagement de chaleur. L’eau, les nutriments, le carbone atmosphérique, la lumière étant de plus présents partout sur Terre sous une forme ou sous une autre, les plantes sont une incroyable success story planétaire : pas un milieu ou presque, aussi hostile qu’il paraisse, qui ne résiste à leur colonisation. La capacité d’adaptation du règne végétal est fabuleuse, il optimise formes et couleurs en générant une diversité, une élégance, une exubérance en total contraste avec sa parcimonie vis-à-vis des ressources.

Efficaces, humbles et magnifiques. Un vrai miracle.

Imaginez la Terre comme une boule de matière en voie de refroidissement, suspendue dans le vide. Schématiquement, elle ne reçoit du reste de l’univers que de l’énergie sous forme de lumière fournie par le Soleil.

Or, les plantes sont le capteur, le convertisseur et le réservoir initiaux de cette unique source d’énergie qui alimente notre planète. Toute forme de vie située plus haut que les plantes dans la pyramide alimentaire, animaux et humains notamment, est incapable d’utiliser directement l’énergie de la lumière. Elle dépend donc à 100 % de la photosynthèse qui lui rend l’énergie solaire assimilable, en la concentrant et en l’emprisonnant dans les liaisons chimiques des tissus végétaux.

Ce qui vaut pour l’énergie vaut aussi pour la matière. Sur le rocher initialement nu de la Terre, pas de molécule complexe possible sans la capacité des plantes à synthétiser la matière organique à partir d’éléments simples exclusivement minéraux.

Tout ce qui est en vie sur notre planète est donc issu de cette énergie solaire, utilisée directement par les végétaux ou rendue disponible aux autres formes de vie en leur sein. Et la matière vivante n’est pas ingrate : une fois morte, elle se restitue au règne végétal en se dégradant sous forme de sels minéraux, d’eau et de CO2 réassimilés par les plantes. Ce qui fait que, finalement, tout être vivant sur Terre a été et sera un jour une plante.

Le végétal est l’Alpha et l’Omega de la vie terrestre.

L’espèce humaine trône en prédateur ultime au sommet de la pyramide alimentaire. Enviable en apparence, cette position dominante nous rend pourtant d’autant plus fragiles car dépendants de tous les éléments situés en dessous de nous, en particulier du socle végétal de l’édifice. Exigeant à nourrir, l’Homo Sapiens Sapiens a de surcroît développé d’autres formes de dépendance lourde au règne végétal : bois de chauffage, carburants fossiles (pétrole et charbon n’étant finalement que des formes très anciennes et très concentrées de cette énergie contenue dans les plantes) et plus récemment biocarburants, restent en effet très massivement les sources qui font tourner la technologie humaine.

Ce n’est pourtant que tardivement, vers le début des années 90’, que les ingénieurs ont commencé à développer de nouvelles applications fondées sur la capacité des végétaux à travailler mieux, plus proprement et pour moins cher que les machines : dépollution des sols à grande échelle par phytoremédiation, dépollution des eaux grâce aux marais artificiels, jusqu’au petit « digesteur de déchets » développé en lieu et place de sa poubelle de bureau par John Todd, pionnier de l’ingénierie écologique à qui j’emprunte le concept de machine vivante (living machine) pour le titre de ce texte.

La révolution des technologies vertes est en marche. On redonne finalement au végétal l’importance qu’il mérite, après une longue traversée du désert au cours de laquelle la modernité, urbanisation en tête, le bannissait de plus en plus de nos vies.

Les villes accueillent 50 % de la population mondiale et en abriteront 80 % à l’horizon 2050. Dans la mesure où elles tendent à devenir notre unique lieu de vie, il est impératif de réfléchir rapidement à la façon de les rendre viables et durables, en y incluant notamment les moyens de notre subsistance.

Dans nos conurbations complètement séparées de la campagne environnante, mais complètement dépendantes d’elle pour l’approvisionnement en nourriture et matières premières, le tissu urbain évolue vers une trame faite de centres autrefois distincts désormais reliés par un continuum bâti le long des axes de transport. Dans ce schéma de développement en réseau tentaculaire, le milieu végétal est amené à se morceler pour se retrouver finalement totalement intégré à la trame urbaine. Il est donc nécessaire de développer dès à présent une expertise de la gestion des îlots de verdure dans nos villes. Cet exercice permettrait notamment de ne pas oublier que ce sont les plantes et la terre qui les supportent, qui fournissent environnement soutenable et nourriture. La condition urbaine actuelle de la viande et des légumes sous plastique ne nous a déjà que trop aliénés sur ces questions.

Dans ce contexte, les travaux du Pouvoir aux pousses, son horticulture urbaine sur ces terrains qui n’ont de vague que le nom, sont d’une pertinence toute particulière. Leur démarche artistique permet de nourrir nos âmes et d’améliorer notre environnement, tandis que la démarche agronomique qu’elle sous-tend permettra peut-être un jour, pourquoi pas, de nourrir nos corps.

Le Pouvoir aux pousses propose une approche fertile et respectueuse des derniers bastions urbains du végétal en liberté conditionnelle, des derniers îlots qui s’offrent aux citadins en mal d’un rapport actif à la terre. Cette notion de respect est essentielle, car n’oublions pas qu’à l’échelle de la biosphère, ce sont les Hommes qui consomment et les plantes qui produisent. Cela me semble une raison largement suffisante pour les considérer, sinon pour les aimer.

Antoine Palangie

Antoine Palangié est ingénieur en procédés de formation, initialement spécialisé en traitement des eaux, des déchets et des effluents en général. Pour lever le nez du bout de son tuyau, il a complété cette formation par une maîtrise en développement durable qui l'a amené, en Afrique, à s'intéresser au traitement de la pollution des eaux par les plantes. Après dix ans dans les procédés verts, dont les quatre derniers passés à travailler sur les marais artificiels, il s'oriente aujourd'hui vers le journalisme scientifique.

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