Ismaël Hautecoeur faire de la ville un jardin: jardinier par jardinier

Après des études de philosophie et d’architecture du paysage, la tête dans les nuages mais les pieds bien ancrés au sol, je me suis donné comme ambitieux projet d’inspirer mes concitoyens à participer à faire de la ville un jardin. Je ne voulais pas dessiner pour eux un monde meilleur, je voulais qu’ils en soient les architectes, les créateurs. J’avais la conviction que la meilleure façon de verdir Montréal n’était pas de planter des arbres, mais de transformer les Montréalais en jardiniers semant le vert sur leur passage.

Pour cela, il fallait les faire rêver, nourrir leurs esprits mais aussi leurs corps, solliciter leurs sens, leurs intelligences. Il fallait leur donner des outils, des techniques, des idées. Abandonnant mon bâton de militant écologiste, j’ai rapidement choisi la carotte pour encourager mes concitoyens à participer à la création de nouveaux espaces verts, comestibles et communautaires. Dans le contexte de l’urbanisation croissante, des crises économiques, écologiques et énergétiques, l’agriculture urbaine était pour moi la carotte ultime et un outil formidable pour rendre la ville plus verte et les communautés plus en santé.

Comme les surfaces au sol étaient très rares et étaient à 80 % minéralisées, restaient les toits, les balcons, l’asphalte et le béton à verdir. Dans le cadre du projet Des jardins sur les toits, que j’ai eu le bonheur de piloter pendant de nombreuses années, nous avons testé la faisabilité d’utiliser les toits et les autres espaces minéralisés pour développer l’agriculture urbaine à Montréal et dans le monde. Sous la forme d’une expérience participative, nous avons exploré comment créer des écosystèmes humains en mobilisant des jardiniers pour s’occuper des jardins, en recyclant des matériaux pour fabriquer des bacs, en captant l’eau de la pluie, en transformant la matière organique en compost et le béton en jardins.

Pour lancer le mouvement et alimenter ces fragiles écosystèmes, il a fallu mettre beaucoup d’énergie à communiquer l’idée et à mobiliser les citoyens. Un message clair accompagné d’actions concrètes socialement utiles et d’expériences sensibles agréables me semblait être un bon mélange pour motiver mes concitoyens à changer leurs comportements et à verdir leur ville. Des conférences, des présentations, des évènements publics, des prix prestigieux, le site www.lesjardins.ca, des guides, un gros dossier de presse, des kiosques, des jardins démonstratifs et le bouche à oreille ont permis à des milliers de personnes de s’approprier l’idée de jardiner sur les toits et la technique nécessaire pour le faire.

Chaque jardin a son histoire à raconter: au jardin du campus McGill, le plus gros de nos jardins démonstratifs, des bénévoles de notre partenaire le Santropol Roulant viennent apprendre à jardiner tout en verdissant un îlot de chaleur appartenant à l’université, pendant que les étudiants en architecture explorent le potentiel de l’agriculture urbaine sur le campus. La récolte est ensuite acheminée à la cuisine de l’organisme de distribution alimentaire, puis livrée à bicyclette à des personnes à mobilité réduite. Les déchets sont compostés sur place puis retournent au jardin et ainsi est bouclée la boucle. À Villeray, les bacs servent à faire des jardins collectifs dans des cours d’écoles à 100% asphaltées. Les enfants y travaillent l’estime de soi et découvrent les plaisirs du jardinage. La récolte est ensuite transformée et dégustée par les enfants et ainsi de suite pour chaque jardin.

Après sept ans d’acharnement, mon rêve de voir les toits se transformer en jardins s’est réalisé. Des tonnes de fruits et légumes sont produites chaque années, des centaines de nouveaux jardiniers alimentent le mouvement, des partenariats produisent de nouveaux résultats, les semences s’échangent, les modèles se multiplient, les jardins sur les toits et les balcons poussent dans tout les quartiers. Les jardins sont bien établis, tous sont autonomes et je peux désormais délaisser le social pour travailler le fond et la forme, peaufiner les modèles, glisser vers l’art pour semer le vert encore plus haut dans l’imaginaire collectif. Ainsi, je vais pouvoir continuer à transformer la ville en un jardin, jardinier par jardinier.

Ismaël Hautecoeur

Architecte paysagiste et philosophe de formation, Ismaël travaille depuis dix ans au développement et à la promotion de l’agriculture et de l’aménagement comestible en milieu urbain. Membre fondateur du regroupement des jardins collectifs du Québec (RJCQ) dont il est le président du CA, Ismaël a coordonné entre 2003 et 2009 le projet Des jardins sur les toits. En bon jardinier philosophe, il a la tête dans les nuages mais garde tout de même les pieds sur terre.

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