source de liberté, jeu et créativité

C’était vendredi, soir d’été. Trois gars et trois filles buvaient des bières et du vin. Ambiance agréable. La pénombre s’installait après qu’un envoûtant coucher de soleil ambré nous ait donné le goût de se promener. Peut-être qu’on n’avait plus grand-chose à se dire. Le silence aurait ainsi créé un besoin de sensations fortes. Surtout chez les gars. On voulait vivre un suspense, effrayer les filles pour qu’elles fassent semblant de chercher notre protection. On voulait jouer aux héros et être des romanciers du direct. On a donc inventé un mythe: le Parc de l’assassin. Les filles n’y ont jamais cru, mais elles voulaient jouer aussi. Il faut dire qu’à cette époque, elles nous aimaient encore comme des groupies. C’était la mi-vingtaine, l’été et la légèreté des amours naissants. Dans le coin où on vivait, il y avait cet espace. Ce terrain vague où poussent de longues herbes, des arbres, des bosquets et des chemins de travailleurs. Ils s’y enlignent aussi des blocs de béton sur lesquels on peut s’asseoir, ainsi que des tas de vidanges qui nous rappellent la présence d’imbéciles dans le coin. Au bout de ce parc, qui n’en est pas un, il y a la track. Si on suit la track très longtemps, on trouve l’océan. À gauche c’est le Pacifique et à droite l’Atlantique.

On était donc trois jeunes cons flanqués de nos trois amoureuses. On les amenait dans le Parc de l’assassin en inventant une histoire sordide où des enfants illégitimes avaient été élevés par les carmélites. Peut-être des fils et des filles de prêtres ou même de sœurs cloîtrées. Peut-être des cas de démences. L’assassin du parc en était justement un. Il serait revenu rôder près du couvent après son départ pour la vraie vie. Il aurait tué n’importe qui, pour aucune raison. Pas un gros tueur. Juste trois morts. On voulait être crédible. On avait commencé en inventant cette légende de la chorale sourde des carmélites. Celle que l’on entend la nuit, soit dans nos rêves, soit dans notre tête. Un chant plaintif de miséricorde et de rédemption. Une sorte d’avertissement doublée d’une demande de pardon. On prétendait l’entendre. On imposait alors le silence dans les rangs. Un certain stress s’installait. Elles jouaient le jeu. Pas au point de nous faire croire qu’elles entendaient le chant, mais au moins assez pour qu’on ait la sensation qu’elles aient peur. On avançait sans bruit vers le terrain vague. On passait en arrière des deux boucheries industrielles et de l’entrepôt d’épicerie. Les herbes étaient hautes. Le mur du Carmel imposait une ambiance gothique. Soudain, on s’est mis à courir dans le champ. On a disparu. Les filles ne riaient plus. Elles nous criaient qu’on était cons. On est revenu en riant et elles voulaient rentrer à la maison. On est tous allés se coucher. La nuit était pourtant jeune. Mon amoureuse et moi ne pouvions pas dormir. On discutait tranquillement quand on entendit une harmonie bizarre émanant à la fois de la rue et de la ruelle. On avait peur. Tout à coup, un TOC TOC TOC a résonné à la fois en avant et en arrière. Figés. Battements de cœur. Sueurs. On se terrait dans le lit quand le téléphone sonna. En répondant, j’ai compris. Mes deux connards d’amis avaient monté le coup et s’étaient synchronisés avec leur cellulaire. Merde, on s’était fait avoir.

Cette histoire date de 2003. J’écris ce texte en janvier 2009 pour dire simplement qu’un espace libre est source de liberté, jeu et créativité. Je comprends que l’on veuille rendre un endroit mieux éclairé, moins épeurant, plus accessible, mais je crains qu’en changeant sa nature, on tue ce qui est spécial d’un endroit. Qu’on tue la spontanéité, qu’on éteigne le feu en le bourrant de bûche. Aujourd’hui, j’ai l’impression que la réalité va venir bétonner la fiction, le jeu, la jeunesse, la liberté. J’ai cette amertume de celui qui craint le trop officiel. Comme si le trop formel mettait tout dans le formol en prétendant tout conserver vivant.

Charle Lamarre

Charle est un petit monsieur sensible et généreux. Éternel étudiant, il attend vos invitations pour débuter sa carrière de conteur amateur du Mile-End. Il fait dire qu'il chargera vraiment pas cher du tout pantoute. Charle does speak the english. But he is betteur inne frenche. He's from behind the dairy queen, on Park Avenue du Parc. He likes bicycles. He rides a fixie but doesn't wear the moustache yet. He's quite cool. But not too much.

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